dimanche 2 juillet 2017

La Frontière invisible de Kilian Jornet

Kilian Jornet: ce nom vous dira certainement quelque chose si vous vous intéressez un tant soit peu à la montagne ou à l'ultratrail. Par ici, sa renommée s'est principalement construite suite à ses multiples victoires de la course de montagne locale mais à la renommée mondiale de Sierre-Zinal (31km avec tout de même 2200m de montée et 800m de descente, je fatigue rien que d'y penser). Refusant toute catégorie, Kilian Jornet est un athlète de l'extrême polyvalent, aussi bien adepte de ski de montagne, que de records d'alpinisme, de course, de grimpe... un "ultra-terreste" comme certains le nomment, un mec qui ne tient pas en place en somme. Pour finir de placer le personnage, on pourra encore citer son record de l'aller-retour jusqu'au sommet du Cervin en 2h 52min 2s ou celui du GR20 en Corse (battu depuis par François d'Haene) de 32h 54min 2s. (alors que j'ai mis 5 jours pour en faire la moitié, la vie est parfois injuste) et tout dernièrement, pas une mais DEUX ascensions de l'Everest en 1 semaine.

Idole des uns, Kilian Jornet est toutefois aussi beaucoup critiqué, peut-être plus pour la philosophie dont il est l'ambassadeur involontaire que pour sa personne. Adepte des ascensions ultralégères et super rapides, coureur de record et adepte du risque, l'alpinisme de Kilian Jornet se heurte de plein fouet avec la tradition de montagne où une corde, c'est la vie. On admire donc ou on réprouve la prise de risque inconsciente, c'est selon. J'avoue me situer un peu entre ces deux positions mais le personnage m'intrigue sans conteste, d'où ma lecture de La Frontière invisible, deuxième livre de Kilian Jornet après Courir ou Mourir.

Premier point après cette longue introduction: une étrange préface nous indiquant que ce livre est un mélange de réalité et de fiction. J'ai trouvé ce point un peu déstabilisant: si je lis du Kilian Jornet, c'est pour vivre un petit bout de ses exploits réels, c'est pour comprendre son état d'esprit lors de ses courses. Satisfaite sur ce point dans la première partie qui relate un épisode réel tragique, j'ai ensuite tiqué  sur ce mélange de fiction et réalité  dans la deuxième partie, récit d'une expédition à la conquête du Gosainthan au Tibet en hiver. Il y a un côté un peu caricatural dans les personnages, et même si je ne serais pas étonnée de croiser un Alexandre ou un Thomas dans la vraie vie, l'avertissement de l'auteur en début de livre fait qu'on y croit simplement moins.

Cela mis à part, j'avoue avoir été agréablement surprise par l'écriture, fluide et parfois même belle. J'ai apprécié que Kilian Jornet se dévoile un peu, même à travers la fiction, et qu'il tente de nous exposer sa vision de la montagne, de la vie, de l'art, des rêves, nous offrant au passage de jolies citations, qui pourraient paraitre bateau mais qui sonnent vraies.

"Oui, être libre, c'est décider avec le coeur quelles sont nos propres chaînes et les accepter avec notre raison."

"Quand j'étais petit, je disais que je voulais mourir à 21 ans en réalisant la première descente à skis du sommet du K2 au Pakistan, le deuxième point le plus élevé de la planète avec ses 8611 mètres. Un tout petit peu moins haut que l'Everest (8848 mètres), mais assurément beaucoup plus difficile techniquement, il est le symbole absolu de l'impossible. Mais ni l'amour ni la douceur n'accompagnent une mort en montagne. La mort n'est que la mort."

La Fontière invisible offre une petite plongée intéressante dans les pensées de ce personnage intriguant et secret, aux capacités presque surhumaines, le rendant ainsi touchant et justement... plus humain. Le récit manque probablement un peu d'émotion et il y a un côté un peu artificiel, pas uniquement dû d'ailleurs au recours à la fiction; mais qui a envie de se livrer entièrement à des lecteurs inconnus?

Sans m'avoir fait changer d'avis sur son inconscience (la vie est-elle belle que quand on risque la mort, je n'y crois personnellement pas), sur le fait que pour moi, l'alpinisme reste une belle activité de groupe, où l'on n'a pas besoin d'avoir faim ou froid, La Frontière invisible m'a fait comprendre un peu mieux sa vision et ses motivations et m'a fait découvrir un Kilian Jornet auteur de fiction. Pourquoi pas un roman complet la prochaine fois plutôt que cette version hybride?

Après le succès international de son premier ouvrage " Courir ou Mourir ", Kilian Jornet a repris sa plume et propose " La frontière invisible ". Un livre où le prodige catalan expose sans ambages sa passion de la montagne, son attirance pour les sommets et pour les nouveaux défis les plus insensés : records d'ascension du Mont-Blanc, du Cervin, etc. A travers le récit parfois poignant de ses expéditions dans les plus grand massifs de la planète, l'athlète ibérique réalise aussi une véritable introspection sur sa personnalité, son besoin de solitude, la notion de risque et de mise en danger, et sur ses doutes liés à sa passion dévorante pour la montagne.
Jornet renoue ici avec un style étonnant où il mêle harmonieusement fiction et réalité, pour exprimer encore mieux la complexité de son personnage. Un ouvrage fort, intense, et riche en émotions, attendu par un public nombreux.

JORNET Kilian, La frontière invisible, ed. Arthaud Poche, janvier 2017, 241p., traduit du castillan par Patricia Jolly
JORNET Kilian, La Línea invisible, ed. Ara Libres SCCL, 2013

tous les livres sur Babelio.com

Et pour ceux qui veulent passer encore un moment avec Kilian, je vous invite à voir ce film très sympa sur sa tentative de traversée des 7 sommets du Romsdalen en Norvège en hiver.


vendredi 30 juin 2017

Pourquoi la blogosphère me manque...

Mes livres dans leurs nouveaux quartiers
Chers tous,
 
Si certains d'entre vous passent encore par ici, je tenais à m'excuser pour mon lent silence. Ces derniers mois ont été très chargés et l'énergie de bloguer me manque. Une grosse surcharge de travail (motivante, mais crevante), des gros travaux, un déménagement, un loulou qui grandit (ha ha, la lecture au parc de jeux, la bonne blague), des nouveaux projets annexes, et pour couronner le tout un vol (avec déclaration d'assurance, recherche de photos, de factures etc etc) et me voilà à bientôt 6 mois sans billet, sans parler de mes visites quasi inexistantes chez vous.

Vous me direz, "un temps pour tout", sauf que la semaine dernière, je cherchais un cadeau pour une amie en librairie et là, horreur, j'ai réalisé que:
(1) Je ne reconnaissais pas une seule des couvertures des dernières sorties littéraires;
(2) Je n'avais du coup aucune idée de quoi lui acheter;
(3) Je ne m'étais même pas encore posé la question de la rentrée littéraire qui approche, ayant même complètement zappé celle de janvier. 

Et là, je me dis que ce n'est plus possible, que la blogosphère me manque, que j'ai besoin de me replonger dans mes livres, dans vos lectures, dans ma bibliothèque. Au lieu de défaire des cartons de bouquins, peut-être est-il temps d'en lire?
 
Je me déclare donc officiellement de retour mais adepte de (très) Slow Blogging. Je passe quand je peux et j'espère que certains d'entre vous seront encore là. A très vite, demain j'espère!




vendredi 17 février 2017

Plus jamais esclaves! d'Aline Helg

Vainqueur du Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016 - catégorie essai

En novembre dernier, je vous parlais de ma participation au Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016 et de la victoire de Plus jamais esclaves! d'Aline Helg. Je trouve enfin un moment de vous parler plus en détails de ce roman, alors qu'entre-temps, nous avons malheureusement appris la mort de l'Hebdo, un coup dur pour la presse romande. Cette deuxième et dernière sélection du Prix des lecteurs de l'Hebdo a ainsi une saveur un peu particulière, mais ô combien méritée selon moi pour le livre d'Aline Helg. Plus jamais esclaves! était en effet clairement mon favori dans cette sélection de 10 essais.

Aline Helg, professeur à l'Université de Genève (après plusieurs années passées aux États-Unis, à l'Université du Texas) a fourni un travail historiographique colossal pour nous livrer au final une étude très complète des stratégies d'émancipation des esclaves, au cours de cinq siècles et à travers tout le continent américain. Son travail permet de revenir sur une vision un peu biaisée de l'esclavage, aboli gracieusement par quelques anglais plus éclairés et un noble président américain pour le bénéfice d'une population noire complètement passive. Au contraire, Aline Helg nous montre que dès le début de l'esclavage en 1492 et cela jusqu'à ces derniers jours en 1838, des esclaves se sont révoltés contre leur sort et ont trouvé des stratégies pour s'émanciper, formant, petit à petit, des communautés de "libres de couleur". L'auteur nous livre ainsi une histoire de l'esclavage "par le bas".

J'ai trouvé cet essai passionnant. L'abolition de l'esclavage est un sujet bien sûr largement traité mais les émancipations individuelles obtenues au fil des siècles et par différentes stratégies m'étaient beaucoup moins familières. J'admire également l'exhaustivité de l'étude d'Aline Helg, qui loin de chercher la facilité en se concentrant uniquement sur un pays ou une époque, réussit ici à nous donner un aperçu large en se basant sur des publications et documents en 4 langues. Un travail bibliographique qui parait titanesque mais qui permet de comprendre les différences entre l'Amérique hispanophone et catolique et celle des colonies anglophones et protestantes.

Plus jamais esclaves! passe donc en revue le marronnage, à savoir la fuite des esclaves dans les régions encore inhabitées du continent, la manumission (l'achat de sa liberté), la révolte ou l'engagement militaire et parcourt en parallèle toute l'histoire de l'Amérique en montrant le rôle souvent ignoré de cette population silencieuse. Mise à part l'épisode de la révolte de Saint-Domingue qui verra la création de la République d'Haiti, l'auteur montre que les esclaves et leur désir d'émancipation jouent également un rôle dans les guerres d'indépendance américaines ou dans l'histoire post-révolutiaire de la France, épisodes où la contradiction entre l'idéal de liberté s'oppose de manière inéluctable au désir de maintenir une main d'oeuvre servile dans les Amériques.

A travers les siècles, Aline Helg montre que certains esclaves ont réussi à exploiter les faiblesses passagères des régimes afin de s'émanciper, et cela malgré les énormes obstacles imposés par les différents gouvernements. Les quelques révoltes, parfois seulement soupçonnées, se terminaient en bain de sang et exécutions "exemplaires", la manumission promise à un esclave était souvent repoussée voire révoquée, les communautés marronnes rapidement anéanties et l'engagement militaire rarement récompensé malgré les promesses des belligérants à court de chair à canon (l'épisode de la "loterie de la liberté" en Argentine m'a particulièrement marquée).

On pourrait regretter l'accumulation de statistiques, qui rende ce récit précis mais peut-être un peu lourd parfois. Plus jamais esclaves! reste un travail de recherche académique mais son souffle et son sujet passionnant le rend toutefois tout à fait abordable.

Un travail de recherche extrêmement précis mais inspirant sur l'émancipation des esclaves à travers toute l'Amérique. L'ouvrage d'Aline Helg redonne un rôle, une place à plus de 12 millions d'africains importés dans les Amériques, soumis aux lois des esclavagistes mais également acteurs de l'histoire. Plus jamais esclaves! se lit ainsi au final comme une formidable ode à la liberté. 

Longtemps, l’émancipation des esclaves fut considérée comme l’œuvre des abolitionnistes, libéraux et blancs. Dans cet ouvrage, qui fait pour la première fois le grand récit des insoumissions et des rébellions d’esclaves dans l’ensemble des Amériques et sur plus de trois siècles, Aline Helg déboulonne cette version de l’histoire. En s’appuyant sur une très riche historiographie fondée sur des sources états-uniennes, latino-américaines, antillaises, britanniques, françaises et néerlandaises, elle montre que, bien avant la naissance des mouvements abolitionnistes, une partie des millions d’esclaves arrachés à l’Afrique par la traite négrière et de leurs descendants était parvenue à se libérer, le plus souvent en exploitant les failles du système, à l’échelle locale ou globale. Cette étude pionnière par son ampleur dans le temps et l’espace met en lumière le rôle continu des esclaves eux-mêmes dans un long processus de lutte contre l’esclavage sur tout le continent américain et dans les Caraïbes, du début du XVIe siècle à l’ère des révolutions. Elle dévoile les stratégies qu’ils ont élaborées pour renverser subrepticement – et parfois violemment – un rapport de forces qui, dans son écrasant déséquilibre, ne leur laissait a priori rien espérer. Sans magnifier le rôle des esclaves ni occulter les limites de leurs actions, ce grand récit montre que l’esclavagisme déshumanisant n’est pas parvenu à empêcher que des hommes, des femmes et des enfants accèdent, par leurs propres moyens, à la liberté.

Après avoir enseigné à l’université du Texas à Austin, l’historienne Aline Helg est professeure à l’université de Genève. Elle a publié Liberty and Equality in Caribbean Colombia, 1770-1835 (2004) et Our Rightful Share. The Afro-Cuban Struggle for Equality, 1886-1912 (1995), tous deux lauréats de prix de l’American Historical Association.

HELG Aline, Plus jamais esclave!, éditions la découverte, mars 2016, 422p.

mercredi 18 janvier 2017

Voici venu le temps des bonnes résolutions

Chers tous, 

Une fois encore, je dois commencer un billet en m'excusant pour mon lent silence. Cela devient presque une tradition et c'est loin de me plaire. Mais il y a malheureusement un temps pour tout et en ce moment, je n'arrive tout simplement plus à trouver le temps de bloguer, la faute à une montagne de travail au job, à la rénovation de notre appartement et à un mini-Z qui fait des siestes de plus en plus courtes. Bref, je passe mes soirées à choisir des sanitaires et des carrelages et mes journées à bosser et à courir après un petit monstre de 14 mois qui grimpe sur tout ce qui a l'air dangereux et peu stable. 

Tout ça pour dire que 2016 a probablement été ma pire année bloguesque. J'ai l'impression d'avoir décroché de vos blogs et nos échanges me manquent. J'ai toutefois continué à lire et j'ai même fait de très belles découvertes cette année, avec un Top Trois coups de coeur constitué de:

1. Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Celeste Ng: Mon coup de coeur fiction de l'année. Un roman dont la thématique m'attirait au départ peu mais que j'ai trouvé au final très fort et d'une très belle subtilité. 

2. Edmond d'Alexis Michalik: Ma révélation théâtre de ces dernières années et une nouvelle pièce que j'ai adoré découvrir par écrit. Je trépigne maintenant de la voir jouée. 

3. In Utero de Julien Blanc-Gras: Mon coup de coeur non-fiction. Parce que 2016 a marqué les premiers mois de mon fils et que dans le flot de conseils rébarbatifs et moralisateurs, l'humour de l'auteur m'a fait du bien.

J'ai encore une pile déprimante de billets en retard, au point que j'hésite à faire table rase... Sauf qu'il y a de belles découvertes dans le lot. We will see...

Niveau résolutions 2016, le bilan est forcément peu brillant, voir catastrophique vu que je n'ai atteint aucun de mes objectifs. Argh! Mais comme j'ai la positive attitude (et un petit côté politicien, oui, mon bilan est pourri, mais je vous re-promets la même chose), je réinscris le tout pour 2017. Bonjour l'originalité! A savoir: 

1) Lire Fallen Lands de Patrick Flanery, auteur que j'avais découvert avec Absolution et Georgiana d'Amanda Foreman, pendant aristocratique de Mary "Perdita" Robinson, dont j'ai découvert la vie l'année dernière; 

2) Découvrir Houellebecq (encore jamais lu), probablement avec ses premiers romans ou avec Soumission, histoire de me faire enfin ma propre opinion; 

3) Lire des romans d'espionnage, et du nature writing; 

4) NEW: Lire le deuxième tome de la série d'Elena Ferrante en italien (là je positive à donf ^_^), Storia del nuovo cognome; 

5) Reprendre à un rythme très très lent (allez, un par année) la série des Rougon Macquart depuis le début; 

6) Lire Le monde connu d'Edward P. Jones et 1984 de George Orwell et Lady L de Romain Gary, que j'avais inscrits à mes challenges (très très très) passés; 

7) Lire Les Apparences de Gillian Flynn et Serena de Ron Rash, le troisième tome de Hunger Games et Far from the Maddening Crowd de Thomas Hardy avant de voir les films. 

8) Combler mes énormes lacunes en classiques anglais; 

9) NEW: Tenter les séries à commencer par finir la série des Divergent (je suis actuellement plongée dans le tome 2) et pourquoi pas tenter Outlander (même si j'ai des gros gros doutes d'accrocher); 

10) Lire Le week-end de Bernhard Schlink que je dois rendre à ma soeur depuis des lustres.   

Mais avant tout, je vais essayer de reprendre un rythme plus régulier sur ce blog. Il faudra probablement attendre mai et la fin de nos rénovations et de notre déménagement, mais j'espère réellement être plus présente l'année prochaine. 

Et vous, de bonnes résolutions pour cette année?

jeudi 22 décembre 2016

Petit hommage à Mix & Remix

Le dessinateur Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, nous a quitté cette semaine. En une case et quelques traits, ses dessins analysaient l'actualité avec un mordant et une drôlerie rares. Ils feront à jamais partie de la mémoire romande. Bon vent!




Tous les dessins sont signés Mix&Remix ©

jeudi 1 décembre 2016

L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante

Dans une banlieue pauvre de Naples, en ce début des années 50, la vie est rude et les rancoeurs du passé encore vives. C'est dans ce décor que grandissent deux jeunes filles, qui malgré une rivalité féroce, vont peu à peu devenir amies pour la vie. 

L'amie prodigieuse est le premier tome de la série d'Elena Ferrante qui retrace l'amitié d'Elena et Lila. Ce premier tome suit l'enfance et l'adolescence des deux jeunes filles, de leurs premières querelles autour de jeux de poupées, aux défis stupides de l'enfance, jusqu'aux premiers amours d'adolescents. 

Lila et Elena sont deux personnages incroyablement attachants. Lila est forte, fougueuse, brillante et inventive. Elena est appliquée, intelligente, sérieuse et fidèle. Ensemble, elles partagent une amitié particulière: inaltérable et pourtant stimulante, résultant d'une compétition permanente, qui les pousse à se surpasser constamment. 

Après un départ un peu lent, j'ai ensuite dévoré ce premier tome. Malgré le décalage de lieu, de contexte et d'époque et le ton introspectif du roman, les aventures de Lila et d'Elena ont très bien résonné en moi. Une dimension universelle donc mais Ferrante réussit également une brillante évocation du Naples des années 50, sans toutefois en rajouter. Pas de sensationnalisme et de règlements de comptes mafieux auxquels je m'attendais, juste la vie d'un quartier, avec ses querelles, ses laissers-pour-comptes, ses succès et ses drames quotidiens. 

Dans un style classique et sans fioritures, l'auteur offre également une réflexion passionnante mais jamais imposante sur le déterminisme social et les inégalités liées à l'accès à l'éducation supérieure, qui malheureusement restent un problème aujourd'hui, en Italie et ailleurs. 

Grande saga italienne, L'amie prodigieuse se veut une ode à l'amitié. C'est un roman "féminin", oui, mais Lila et Elena, ainsi que tous leurs voisins, forment une galerie de personnages si vivants et attachants que je me réjouis déjà de les retrouver dans les prochains tomes de la série. Simple mais au combien efficace! 

"Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C'était la vie, un point c'est tout: et nous grandissions avec l'obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile." 

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu'elles soient douées pour les études, ce n'est pas la voie qui leur est promise.  Lila abandonne l'école pour travailler dans l'échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s'éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition. 

Voyage dans l'Italie du boom économique, L'amie prodigieuse et Le nouveau nom sont les premiers tomes de la saga des deux héroïnes inoubliables d'Elena Ferrante. 

Lecture faite pour le Blogoclub de décembre sur le thème de l'amitié. Retrouvez tous les avis ici

Deux interrogations personnelles suite à cette lecture:
1. Si les scoops de cet automne sur l'identité de l'auteur m'importent peu, je me suis toutefois demandée à quelle point ce récit était autobiographique. 
2. Vais-je tenter la version vo pour les prochains tomes ou est-ce rempli de dialecte napolitain? Si la traduction n'est pas mauvaise, j'ai l'impression de quand même passer à côté de quelque chose au niveau du style et des nuances... Quelqu'un l'a-t-il lu en italien?

FERRANTE Elena, L'amie prodigieuse, ed. Gallimard, coll. Folio, janvier 2016, 448p., traduit de l'italien par Elsa Damien
FERRANTE Elena, L'amica geniale, ed. e/o, 2011

mardi 29 novembre 2016

Edmond d'Alexis Michalik

Rentrée littéraire 2016

Pour ceux qui aiment: Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand

Après la débâcle de sa dernière pièce, Edmond Rostand ère désespérément à la recherche de l'inspiration. Mais personne ne semble vouloir de ses grandes tragédies en vers, considérées comme démodées en cette fin du 19ème siècle. Poète raté et père de famille, il doit trouver une solution et vite. Au bord du gouffre, il décide de tout tenter et propose au grand Constant Coquelin un rôle magistral et héroïque dans sa nouvelle pièce dont il n'a pourtant jusqu'ici que le titre: Cyrano de Bergerac. 

Réunissez dans un même ouvrage mon coup de coeur théâtral de ces dernières années, Alexis Michalik, et mon auteur de pièce favori, Edmond Rostand, et vous obtiendrez ce gros coup de coeur de la rentrée. 

Alexis Michalik, dont j'avais absolument adoré les pièces Le cercle des illusionnistes et Le Porteur d'histoire, nous offre ici une plongée imaginaire dans la création de la pièce Cyrano de Bergerac. Au fil de ses rencontres, Edmond va mettre bout à bout les différentes scènes phares de sa pièce. Un patron de café à la répartie cinglante et c'est la tirade des nez qui nous apparait. Un ami coureur de jupons et une jolie et romantique costumière et c'est la scène du balcon qui prend vie. Une vraie jubilation pour les amoureux du texte original. 

Fidèle au style de Michalik, la pièce est menée tambours battants. C'est vif; c'est fin; c'est drôle... et tout simplement brillant! 

L'attente jusqu'à l'arrivée de la pièce en Suisse va être interminable. Si vous avez la chance d'habiter Paris et que vous cherchez une idée cadeau, n'hésitez plus une seconde. La pièce est jouée au Théâtre du Palais Royal

Après l'échec de la Princesse lointaine, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur Coquelin de jouer dans sa prochaine pièce. Une comédie héroïque, en vers, dont il n'a pas écrit une ligne. Pour l'instant, il n'a que le titre: Cyrano de Bergerac.

Alexis Michalik est l'un des dramaturges les plus talentueux de sa génération. Après le succès du Porteur d'histoire et du Cercle des illusionnistes, couronnés par deux Molières, il s'attaque, avec un humour et une imagination jubilatoires, à ce monument du théâtre français, et nous plonge au coeur de la création du chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand. 

 

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce livre. Et réjouissez-vous, il semble que le premier roman de l'auteur, Loin, soit en préparation. Et grâce à Michalik, j'ai une furieuse envie de relire tout Edmond Rostand. 

MICHALIK Alexis, Edmond, ed. Albin Michel, septembre 2016, 318p.

mardi 1 novembre 2016

Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016: Mon expérience de jurée

Après mon expérience de jurée du Prix ELLE en 2010 (déjà), j'ai cette année replongé avec le Prix des lecteurs de l'Hebdo, catégorie essai.

Depuis 2010, j'avais décidé d'y aller mollo avec les jurys vu la taille gigantesque de ma PAL et les nouvelles tentations qui s'accumulent de mois en mois. N'étant pas franchement en manque d'idées côté lecture (merci la blogo), j'ai préféré ces dernières années choisir mes livres plutôt que de suivre un calendrier assez serré de lectures "imposées". Oui, mais ça c'était avant qu'une collègue me parle du Prix des lecteurs de l'Hebdo, dont il s'agissait ici de la deuxième édition.



Pourquoi donc ai-je replongé? Déjà parce qu'il s'agissait ici d'un prix suisse, avec des rencontres réelles du jury et que je me réjouissais de débattre avec mes co-jurés (esprit batailleur quand tu nous tiens). Avec pour président notre ancien conseiller fédéral, M. Pascal Couchepin, pas franchement connu pour sa langue de bois, je me suis dit que cela pouvait être intéressant (et intéressant ce le fut!). Enfin, parce que le Prix des lecteurs de l'Hebdo a l'originalité de présenter une catégorie essai, francophone de surcroît.... et, quitte à m'imposer des lectures, autant que cela soit dans des styles qui sortent de mes petite habitudes romanesques. 

J'ai donc rencontré les autres membres du jury en juin et nous avons reçu notre lot de 10 essais sélectionnés par les librairies Payot, à savoir:
  • "La dictature de la transparence" de Mazarine Pingeot
  • "À quoi sert l'homme?" de Dominique Lestel
  • "Esquisses" de Jean-François Billeter
  • "Le jour où mon robot m'aimera - Vers l'empathie artificielle" de Serge Tisseron
  • "La grande adaptation" de Romain Felli
  • "Terrorisme et mondialisation - approches historiques" de Jenny Raflik
  • "No women's land" de Camilla Panhard
  • "Plus jamais esclaves!" d'Aline Helg
  • "Prendre soin de soi - Enjeux critiques d'une nouvelle religion du bien-être" de Françoise Bonardel
  • "Le Complexe d'Elie" de Marion Muller-Colard

Une sélection assez diversifiée donc, passant d'essais philosophiques (Pingeot, Billeter, Lestel, Bonardel) à des travaux plus historiques (Helg, Raflik) ou journalistiques (Panhard), en passant par les thématiques de l'environnement (Felli), des robots (Tisseron) ou de la religion (Muller-Colard).

J'ai donc embarqué tout ce joli monde dans mes valises cet été. Et même si j'ai parfois eu envie de lectures plus légères (allez vous concentrer sur le terrorisme anarchiste du 19ème siècle, sur une plage bondée de juillettistes), je ressors ravie de l'expérience qui m'a:
1. fait réviser mes cours de philo (Kant, je sais à nouveau tout de toi);
2. fait rencontrer des personnes vraiment sympathiques, pour un jury très bien diversifié au niveau âge, sexe, expérience, etc;
3. fait lire des essais qui m'ont pour la plupart interpelée et grâce auxquels j'ai enrichi mes connaissances;
4. fait oublier la rentrée littéraire; mais ça, vous l'aviez déjà constaté dans ces pages. 

Mais passons donc aux grands gagnants... Après un premier tour de votes, ce sont les essais de Romain Felli, d'Aline Helg et de Serge Tisseron qui sont clairement sortis du lot. Les délibérations ont ensuite été acharnées mais c'est au final, et pour mon plus grand plaisir, le livre d'Aline Helg, Plus jamais esclaves! qui a été choisi. Au fil des siècles, de 1492 à 1838, et à travers tout le continent américain, l'auteure y retrace les stratégies employées par les esclaves pour se libérer du joug de leur maître.

Aline Helg recevant son prix lors de la cérémonie du 26 octobre, animée par Isabelle Falconnier
copyright: ©Lea Kloos

Lors de la soirée de remise des prix, qui a eu lieu dans la très belle salle du Lausanne Palace, nous avons eu la chance de passer un peu de temps avec Aline Helg, professeure à l'Université de Genève, qui nous a parlé un peu de la genèse de ses recherches et du travail de longue haleine que cela a représenté, ainsi que de son désir de raconter l'histoire de l'esclavage depuis le bas.



Valentine Goby et Aline Helg, lauréates du Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016, respectivement dans les catégories roman et essai
copyright: ©Lea Kloos

Dans la catégorie roman, le jury présidé par Anne Bisang a choisi Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby. Pour plus d'informations sur le reste de la sélection, c'est par ici.

Je ne manquerai évidemment pas de vous présenter plus longuement l'ouvrage d'Aline Helg dans les prochains jours, ainsi que le reste de la sélection petit à petit.

Je tiens à remercier toute l'équipe du prix, à l'Hebdo et chez Payot, pour cette belle expérience. Un merci particulier également à Julien Burri pour sa patience et sa prévenance.  

La sélection des jurys pour la troisième édition du Prix des lecteurs de l'Hebdo sera lancée au printemps 2017. Qui en sera?

vendredi 28 octobre 2016

Man Booker Prize: The Winner is....

Mardi, The Sellout de Paul Beatty a été choisi par le jury du Booker Prize 2016.

Paul Beatty devient ainsi le premier auteur américain récompensé suite à l'ouverture du prix à toute la planète anglophone en 2014. Et je ne peux m'empêcher de penser que ce choix n'est pas fortuit. En effet, à quelques semaines des élections américaines dont la campagne a été plus que houleuse, et alors que les tensions raciales aux États-Unis semblent être ravivées, le choix de ce roman satirique sur l'histoire d'un homme qui essaie de réintroduire l'esclavage à Los Angeles et la ségrégation dans les écoles me semble loin d'être innocent. 
A noter également que c'est la deuxième année consécutive que le petit éditeur indépendant, Oneworld gagne le prix, après A Brief History of Seven Killings de Marlon James l'année dernière.  
https://oneworld-publications.com/
Je vous mets ici le quatrième de couverture de ce roman qualifié de roman actuel, drôle mais décrivant une réalité loin d'être belle, et dans l'ensemble comme un récit percutant qui fait réfléchir:
Born in the "agrarian ghetto" of Dickens―on the southern outskirts of Los Angeles―the narrator of The Sellout resigns himself to the fate of lower-middle-class Californians: "I'd die in the same bedroom I'd grown up in, looking up at the cracks in the stucco ceiling that've been there since '68 quake." Raised by a single father, a controversial sociologist, he spent his childhood as the subject in racially charged psychological studies. He is led to believe that his father's pioneering work will result in a memoir that will solve his family's financial woes. But when his father is killed in a police shoot-out, he realizes there never was a memoir. All that's left is the bill for a drive-thru funeral.

Fuelled by this deceit and the general disrepair of his hometown, the narrator sets out to right another wrong: Dickens has literally been removed from the map to save California from further embarrassment. Enlisting the help of the town's most famous resident―the last surviving Little Rascal, Hominy Jenkins―he initiates the most outrageous action conceivable: reinstating slavery and segregating the local high school, which lands him in the Supreme Court.

Alors, tentés?


EDIT: Réjouissez-vous! Suite aux commentaires de Sandrine et de Keisha, j'ai réalisé que le roman de Beatty était déjà disponible en français, aux éditions Camourakis. Je vous mets le résumé ci-dessous:

Après American Prophet, Moi contre les Etats-Unis d’Amérique est sans doute le livre où Paul Beatty pousse le plus loin la féroce ironie qui caractérise ses romans : pour servir ce qu’il croit être le bien de sa propre communauté, un afro-américain va aller jusqu’à rétablir l’esclavage et la ségrégation à l’échelle d’un quartier, s’engageant dans une forme d’expérience extrême et paradoxale qui lui vaudra d’être trainé devant la Cour suprême. Un sommet d’humour grinçant.

BEATTY Paul, Moi contre les Etats-Unis d'Amérique, ed. Cambourakis, août 2015, 328p. 

mercredi 19 octobre 2016

Croix de bois, croix de fer de Thomas Sandoz

C'est dans un petit hôtel de l'Oberland bernois que le narrateur arrive, en pleine tempête. Il a été invité à une conférence dont le thème est "L'impératif missionnaire" pour parler de son frère, grande figure aujourd'hui disparue du missionnariat en Afrique.
Au milieu des louanges, le narrateur tente de faire entendre sa version. Loin du bienfaiteur héroïque, c'est le souvenir de son frère presque tyrannique qu'il souhaite partager. Mais il comprend très vite que l'auréole d'un saint ne se brise pas si facilement.

Le missionnariat aujourd'hui! Sacré sujet quand même pour un roman. De manière générale, je fuis tout sujet religieux en littérature mais là, j'ai décidé de me lancer pour deux raisons: la première, il s'agit d'un auteur suisse et j'ai pris la bonne résolution de découvrir un peu plus la littérature de mon pays (cocoricooooo... ah non, c'est coucou coucou chez nous); la deuxième c'est que le sujet est ici traité de manière assez critique.

Un thème original donc, pour un huis clos étouffant, où l'auteur alterne entre les souvenirs de famille du narrateur et la conférence à laquelle il assiste en clair outsider: il est celui que son frère a décrit comme le paria de la famille dans sa biographie et l'attitude des autres participants est loin d'être bienveillante.

J'ai trouvé la thématique qui oscille entre critique de l'évangélisation, conflit fraternel et poids de l'héritage familial vraiment intéressant. Que faire quand on grandit dans une famille "dévouée au bonheur des autres" et qui pourtant se soucie peu du vôtre et qui considère votre malêtre comme de l'égoïsme et un manque de foi. Croix de bois, croix de fer est au final le récit d'une incompatibilité familiale, d'une incompréhension insurmontable, d'un dialogue impossible entre les gens qui ont reçu "l'appel de Dieu" et ceux qui n'y croient tout simplement pas.

"Le creuset familial avait fait de moi le pire hybride qui soit: un agnostique pétri de valeurs protestantes. La culpabilité et le sens du devoir, sans l'espérance ni la justification. Je suis perdant sur tous les plans. Je prends en plein face tous les malheurs du monde, mais je crois que prier ne suffit pas."

La plume de Sandoz est claire, précise et le tout se lit très bien. Le rythme est toutefois assez lent et j'ai trouvé certaines parties un peu répétitives. Le retour systématique au présent et à la conférence donne bien évidemment un fil rouge et un contexte au roman mais n'apporte au final pas grand-chose. A mon avis, le tout aurait pu être aussi légèrement raccourci.

Un roman sur le thème original des évangélistes mais qui pousse la réflexion plus loin pour aborder de manière universelle la question de savoir ce que c'est que "faire le bien". Une histoire qui prend son temps mais qui provoque pas mal de réflexions; à voir si j'accrocherais également à d'autres romans de l'auteur sur un sujet moins "provocateur".

« Qu’est-ce que tu fais pour les autres ? me sermonnait sans cesse mon frère, convaincu que son chemin de vie était plus méritoire que le mien. C’est lui qui perpétuait la tradition missionnaire de la famille, il en était fier et ne manquait jamais une occasion de me reprocher de n’être ni médecin ni instituteur, même pas croyant. »

Appelé à prendre la parole lors d’un colloque en hommage à son frère, longtemps missionnaire en Afrique centrale, le narrateur se remémore les lumières et orages de leur jeunesse. Persuadé d’être le seul à connaître le vrai visage de ce « bon Samaritain », et pris au piège d’une assemblée aveuglée par la foi et l’admiration, il va devoir batailler pour faire entendre sa voix au milieu du concert des louanges. Il apprendra, au fil des réminiscences, qu’on ne tourne pas le dos à son éducation sans en payer le prix.

Comédie grinçante en huis-clos, déclaration de guerre rageuse au déterminisme de la famille, Croix de bois, croix de fer, entre colère et nostalgie, révèle sous un jour inattendu les coulisses de l’imaginaire d’un des jeunes écrivains les plus talentueux de la Suisse francophone.

Merci aux éditions Grasset pour cette découverte.

SANDOZ Thomas, Croix de bois, croix de fer, ed. Grasset, mai 2016, 336p.